1
COLLOQUE INTERNATIONAL,
« Économie Politique Internationale et
nouvelles régulations de la mondialisation »,
14 et 15 mai 2009, Poitiers.
Peut-on parler d’une hégémonie financière américaine?
Les théories de l’hégémonie face au système financier international contemporain.
Grégory Vanel
Chercheur associé
Centre d’Études Interaméricaines
Institut Québécois des Hautes Études Internationales
Université Laval, Pavillon Charles-De Koninck,
1030, avenue des Sciences-Humaines,
Québec (Québec), G1V 0A6, CANADA
Courriel : gregory.vanel@hei.ulaval.ca
gregory.vanel@yahoo.fr
Le concept d’hégémonie est à la base du développement autonome de l’Économie
Politique Internationale depuis les années soixante-dix. Il s’inscrit dans une démarche plus
générale cherchant à comprendre comment, dans le système économique international,
l’ordre et la stabilité peuvent émerger, alors que les États ont a priori tendance à privilégier
leur propre intérêt. Pourtant, malgré sa position centrale dans la discipline, ce concept
demeure encore très controversé. L’objet de cette contribution est d’illustrer cette controverse
à travers l’analyse de la prépondérance des États-Unis dans le système financier
international. En mobilisant trois grandes approches de l’hégémonie, on est en mesure de
faire apparaître celle-ci sous des angles très différents. Cette analyse montre qu’en dernier
ressort le pouvoir financier actuel des États-Unis s’appuie bien plus sur des pratiques
légitimées de par le monde que sur un projet politique néolibéral ou une fonction
stabilisatrice. Cette dimension de l’hégémonie financière américaine explique alors pourquoi
malgré l’instabilité financière internationale cette prépondérance demeure encore
importante.
Mots clés : États-Unis; système financier international; instabilité financière
internationale; dollar; hégémonie. 2
L’Économie Politique Internationale s’est fondée sur un ensemble de questions ayant pour
origine la volonté de comprendre, à travers une approche pluridisciplinaire, la trajectoire de
la mondialisation de l’économie. Dans sa version étroite, entendue comme «l’étude de
l’interaction réciproque et dynamique dans les relations internationales entre la poursuite de
la richesse et la recherche de la puissance»1
, ou dans sa version large, qui insiste sur les
«arrangements sociaux, politiques et économiques relatifs aux systèmes globaux de
production, d’échange et de distribution, ainsi que le mélange de valeurs qu’ils incarnent»
2
,
l’ÉPI met en avant le rôle du pouvoir dans la structuration et la direction de l’économie
mondiale
3
En particulier, cette (inter)discipline .
4
a eu dès le début pour principal objet la
question de l’émergence et de la stabilité d’un ordre économique international dont le
principal acteur serait l’État et le principal bénéficiaire les États-Unis. L’épuisement du
paradigme réaliste d’un côté, mais surtout l’impasse du modèle de l’équilibre général de
l’autre, ont poussé les chercheurs à ouvrir leur champ d’étude vers la prise en compte des
phénomènes de pouvoir et de relations asymétriques entre les agents, notamment entre
États.
Le renouveau du concept d’hégémonie, hérité de la redécouverte des travaux de Antonio
Gramsci dans les années soixante-dix, s’inscrit dans cette dynamique, en mettant en avant
l’idée que la probabilité d’émergence d’un ordre économique international ouvert augmente
avec la concentration du pouvoir. Ce concept a ainsi structuré l’EPI depuis ses débuts,
notamment parce qu’il est devenu le centre analytique vers lequel convergent ou divergent
les différents développements théoriques, étant à la base de deux autres concepts importants:
celui de régime international et celui de gouvernance globale5
Mais, comme pour l’histoire .
de beaucoup d’autres disciplines des sciences sociales, l’utilisation d’un concept n’en garantit
pas la clarté
6
Celui d’hégémonie, malgré sa position centrale, pose notamment un problème .
de nature épistémologique, c’est-à-dire de construction méthodique, si ce n’est scientifique,
de connaissances sur le monde. En effet, plusieurs manières de le construire coexistent, et les
nombreux débats, de nature théorique ou empirique, sont tributaires de ces différences, et
peinent alors à faire ressortir des faits tangibles partagés et interprétés par tous de la même
manière.
1
Robert GILPIN, U.S. Power and the Multinational Corporation: the Political Economy of Foreign Direct Investment, New York, Basic
Books, 1975, p. 43.
2
Susan STRANGE, States and Markets: An Introduction to International Political Economy, London, Pinter, 1988, p.18.
3
Voir entre autres, en langue française : Pierre BERTHAUD et Gérard KÉBABDJIAN (dir.), La question politique en économie
internationale, Paris, La Découverte, 2006. Jean-Christophe GRAZ, La gouvernance de la mondialisation, Paris, La Découverte, 2004.
Christian CHAVAGNEUX, Économie politique internationale, Paris, La Découverte, 2004. Gérard Kébabdjian, Les théories de l’économie
politique internationale, Paris, Seuil, 1999.
4
L’ÉPI, malgré quatre décennies de travaux, peine encore à se faire reconnaître en tant que discipline à part entière des sciences
sociales, notamment en France. Les auteurs de tout bord considèrent de plus en plus l’ÉPI comme une interdiscipline. Les
raisons invoquées sont multiples et sortent du cadre de notre propos. Pour plus de précisions sur ce point voir, entre autres :
Geoffrey R.D. UNDERHILL, «State, Market, and Global Political Economy: Genealogy of an (Inter-?) Discipline», International
Affairs, vol. 76, n°4, 2000, pp. 805-824. David A. LAKE, «International Political Economy : A Maturing Interdiscipline», dans
Barry R. WEINGAST et Donald A. WITTMAN (eds.), The Oxford Handbook of Political Economy, New York, Oxford University
Press, 2006, pp. 757-777.
5
Christian CHAVAGNEUX, «Peut-on maîtriser la mondialisation ? Une introduction aux approches d’économie politique
internationale», Économies et Sociétés, Série P, n°4, 1998, pp. 25-68.
6
Pour une discussion sur l’intérêt de l’utilisation du concept malgré les difficultés rencontrées, voir : Michael COX, «September
11th and U.S. Hegemony – Or Will the 21st Century Be American Too ?», International Studies Perspectives, vol. 3, n°1, 2002, pp.
53-70. Pour une critique de l’utilisation du concept d’hégémonie, notamment pour les États-Unis depuis la fin de la guerre
froide, voir : David WILKINSON, «Unipolarity Without Hegemony», International Studies Review, vol. 1, n°2, 1999, pp. 141-172. 3
Comment faire alors pour que la discipline parvienne à maturité si dans le même temps l’un
de ses concepts de base porte à confusion ? Doit-on laisser de côté ce concept pour faire
améliorer nos connaissances, ou bien doit-on prendre en compte d’emblée ses limites et les
intégrer dans les travaux? Ces problèmes se trouvent même exacerbés lorsque les différentes
approches de l’hégémonie ne concluent pas forcément au même diagnostique empirique et,
par suite, à la même trajectoire d’ensemble de la mondialisation. Ainsi, dans le domaine
financier, le débat fait rage entre d’un côté, ceux qui considèrent les États-Unis en déclin,
voyant dans l’accumulation de déséquilibres macroéconomiques un signe décisif, et de
l’autre ceux qui considèrent que les États-Unis ont maintenu voire renouvelé leur
prépondérance financière malgré les déséquilibres macroéconomiques globaux. Cette
contribution, en s’inscrivant dans ce débat, a ainsi pour objectif de montrer en quoi ces deux
positions tranchées reposent en fait sur des visions de l’hégémonie fort différentes qui ne
s’accordent pas vraiment avec la dynamique du système financier international. En
particulier, nous avancerons que l’hypothèse décliniste repose en fait sur une conception
particulière de l’hégémonie, qui insiste sur les rapports interétatiques et la stabilité
conjoncturelle et qui découle d’une définition particulière de l’hégémonie, alors que d’autres
conceptions mettent en relief la stabilité voire la cyclicité de l’ordre financier américain.
La première ambition de cette contribution sera ainsi, dans un premier temps, de clarifier le
concept d’hégémonie, avec les nombreuses acceptions que l’on peut rencontrer dans la
littérature, et qui portent bien souvent à confusion (Section 1). Mais cette contribution, audelà de cette clarification d’ordre sémantique, a aussi pour seconde ambition d’offrir un
panorama du concept dans la discipline. En particulier, l’idée que nous défendrons est que,
grâce à plusieurs décennies de débats qui pouvaient faire penser à une progressive éviction
du concept au profit de ces concurrents directs que sont le régime international et la
gouvernance globale, les auteurs sont parvenus à dégager deux théorisations aux contours
radicalement différents et assez clairement définis: l’hégémonie comme fonction
stabilisatrice et comme projet politique (section 2). Cette clarification théorique nous
permettra alors d’aborder plus sereinement le grand enjeu de l’utilisation du concept, à
savoir la question du statut des États-Unis dans le système financier international
contemporain. Nous verrons en particulier en quoi le recentrage des analyses sur les
pratiques des acteurs permet de dépasser ce clivage entre d’un côté un déclin inéluctable et
de l’autre une permanence de l’hégémonie financière américaine (section 3).
I – Un concept à la sémantique multiple
Le concept d’hégémonie a une double signification. S’appuyant sur l’hypothèse d’asymétrie
fonctionnelle entre les acteurs, il permet de rendre compte de l’exercice du pouvoir, au
niveau international, au sein d’un groupe bien déterminé, celui des États. Il permet de
surcroît de saisir la vision du monde que porte un acteur central (l’hégémon), qui lui permet
de justifier à la fois son existence, sa fonction et surtout ses actions et décisions. Au cœur de
ce concept se trouve donc l’essence même de toute réflexion en termes de pouvoir : le
diptyque autorité – légitimité. 4
1 – La légitimité et le pouvoir au coeur de l’hégémonie
L’existence de l’hégémonie serait impossible sans l’hétérogénéité des acteurs. Cette
hétérogénéité est fondatrice d’asymétries, notamment au niveau économique, et demande
donc de tenir compte des rapports de force, de pouvoir et de contrainte dans l’analyse des
relations économiques, notamment internationales. Pour autant, l’effet de domination, cher à
Perroux7
, ne peut à lui seul nous faire entrer dans l’hégémonie. En effet, cette dernière se
base avant tout sur le pouvoir légitime, et non sur la domination «morne et stable»
8
On ne .
peut en effet analyser l’hégémonie sans tenir compte du fait que le pouvoir n’existe qu’à
partir du moment où les acteurs sont libres mais inégaux, donc partiellement autonomes et
potentiellement résistants.
Cette précision étant faite, que pouvons nous dire du pouvoir ? D’une part, c’est la faculté de
contraindre un individu ou un groupe à faire ou ne pas faire une action. Dit autrement, c’est
l’aptitude à faire faire à autrui ce qu’il n’aurait pas fait sinon. D’autre part, tout comme la
domination, il s’inscrit dans la dynamique relationnelle des individus. Ainsi, Foucault
n’hésite pas à dire que l’exercice du pouvoir se résume à «conduire des conduites». Il est
donc logique que cette conduite demande au préalable une certaine connaissance du monde
et donc une certaine médiatisation de celle-ci.
Pourtant, cette définition peut être interprétée de plusieurs manières. Premièrement, les
auteurs ne s’accordent pas tous sur la nature du pouvoir que l’on rencontre au sein du
système international
9
, ce qui leur permet, comme nous verrons dans la deuxième partie, de
fonder leur théorie de l’hégémonie sur des bases très nettement différentes. Deuxièmement,
indépendamment de la question de la nature du pouvoir, se pose celle de sa mesure. Là
encore, aucun consensus clair n’a été établi, ce qui rend d’autant moins aisée une tentative de
falsification des théories en présence et demande des méthodes d’analyse particulières. Ces
deux fenêtres d’interprétation ne modifient toutefois en rien la nature de l’hégémonie,
conjonction du commandement et de la direction.
2 – La conjonction du commandement et de la direction
On peut, de manière simple, définir l’hégémonie comme un système de relation de pouvoir
qu’exerce un hégémon et qui lui permet, non pas de fixer dans le détail les règles et principes
internationaux, mais de structurer le champ d’actions possibles des autres acteurs. Dans un
système hégémonique, l’hégémon ne fixe pas de manière unilatérale les règles et les
mécanismes institutionnels internationaux, mais est en mesure de fixer leurs modalités de
création, de préservation, et de sanction. Surtout, l’hégémon doit être conscient de son rôle et
accepter de le remplir. Un État dominant ne peut alors être considéré comme un hégémon
que s’il prend conscience de sa situation et la transforme en une forte volonté politique de
production d’ordre international. Cette thèse a ainsi été popularisée, dans le domaine
7
François PERROUX, L’économie du XX
ème
siècle, Paris, PUF, 1991 [1961], p. 71.
8
Michel FOUCAULT, «Il faut défendre la société», Cours au Collège de France – 1976, Paris, Gallimard – Seuil, 1997.
9
Une typologie récente peut être trouvée dans : Michael BARNETT et Raymond DUVALL, «Power in International Politics»,
International Organization, vol. 59, n°1, 2005, pp. 39-75. 5
financier, par Kindleberger au début des années soixante-dix, qui voyait la crise des années
trente comme l’expression d’une transition entre deux hégémonies, celle déclinante de
l’Angleterre et celle montante des États-Unis10
.
L’hégémonie est donc la conjonction de deux éléments au niveau du système international.
D’une part, c’est un principe de socialité, c’est-à-dire une organisation particulière du
système international faisant d’un État le cœur de celle-ci. D’autre part, c’est un principe
d’efficacité, c’est-à-dire que cette organisation particulière est la garantie de l’ordre
économique international. L’hégémon, quant à lui, revêt une double signification. C’est à la
fois celui qui commande, c’est-à-dire celui qui prend in fine les décisions contraignantes, mais
aussi celui qui dirige, c’est-à-dire celui qui fait des propositions aux autres États (de quelque
manière que ce soit), et qui fait émerger un consensus au sein du système international.
Les critères traditionnellement évoqués sont alors à mettre en relation avec ceux mesurant le
pouvoir. Le premier est d’ordre quantitatif et a trait aux capacités matérielles brutes de
l’hégémon. Ce critère fait la part belle à la puissance militaire, mais d’autres sources
matérielles de puissance sont à prendre aussi en compte
11
Celles-ci servent alors de base à .
toutes les analyses se portant plus particulièrement sur le domaine monétaire et financier. Le
deuxième critère est d’ordre psychologique, et a trait à la capacité de ralliement de
l’hégémon. Comme l’hégémon doit être en mesure de faire le consensus autour de lui, il doit
disposer d’instruments lui facilitant cette tâche, que ce soit à travers la diffusion de valeurs
communes partagées ou à travers l’utilisation d’instruments non coercitifs qui permettent de
faire consensus12
Enfin le troisième critère est lié à la nature organisationnelle de l’hégémon .
et a trait à sa capacité de transfert entre le premier et le deuxième type de critère. Un
hégémon doit en effet être capable de pouvoir mobiliser sa puissance relative dans un
domaine particulier où il ne dispose pas forcément de celle-ci. Cette capacité dépend bien
évidemment de la nature de l’État. Elle permet surtout à l’hégémon de ne pas avoir besoin
du recours à la force pour imposer ses choix, et donne donc une marge de négociation aux
autres États, favorisant ainsi le consensus.
3 – Une complexification sémantique utile
Beaucoup de notions se rapprochent de celle d’hégémonie dans l’étude des affaires
internationales et tous les auteurs se réclamant d’une problématique en termes d’hégémonie
ne se réfèrent pas toujours à la définition donnée plus haut. Ces notions, loin de
correspondre à des voies de garage pour le développement scientifique de l’ÉPI, constituent
bien au contraire des variantes sémantiques très utiles pour la description concrète du
système financier international et de son évolution.
Ces variantes sémantiques sont relativement nombreuses, mais on peut choisir d’en définir
quelques-unes du fait de leur statut particulier. Au prix d’un solécisme, nous pouvons dire
10
Charles P. KINDLEBERGER, The World in Depression, 1929-1939, London, Allen Lane, 1973.
11
Robert O. KEOHANE, After Hegemony: Cooperation and Discord in the World Political Economy, Princeton, Princeton University
Press, 1984.
12
John Gerald RUGGIE, « International Regimes, Transactions, and Change: Embedded Liberalism in Postwar Economic
Order », International Organization, vol.36, n°2, 1982, pp. 379-415. 6
que l’hégémonie est la situation où il y a à la fois un « bon maître » et de « bons élèves ».
Dans cette situation l’hégémon gagne autant que les autres acteurs. Ainsi, deux autres
situations sont possibles, celle du mauvais maître et des bons élèves, ou celle du « bon maître
et des mauvais élèves »
13
Deux groupes de variantes sont ainsi identifiables. Dans le premier .
cas, celui du mauvais maître, il existe plusieurs variantes sémantiques, dont deux qui sont
notables : l’impérialisme et la prédation.
L’impérialisme peut se définir comme une manière de résoudre les contradictions du
capitalisme, et notamment celles nées de la baisse de la profitabilité du capital. La
dynamique de long terme du capitalisme étant celle de la crise, le capital tend à être sur
accumulé dans les pays foyers du capitalisme. Il est alors nécessaire de l’exporter dans les
pays moins développés ou d’étendre la logique marchande aux modes de production non
capitalistes. L’exportation du capital (donc du capitalisme) dans les pays moins développés
les rend extrêmement dépendants des États les plus développés. Dans une variante plus
politique, plus contemporaine, et insistant davantage sur les questions plus politiques
comme la sécurité, la notion d’empire, dans la mesure où elle prend en compte le type de
puissance économique et politique exercée par l’État au coeur du système international,
fondée sur la domination de l’un et la soumission plus ou moins forte des autres, se
rapproche de la notion d’impérialisme. Mais dans le même temps, cette notion renvoie plus
fortement au type d'organisation géopolitique du monde qui en découle, et pour le dire
autrement, aux effets territoriaux de la domination et de la coercition d’un État hyper
puissant sur les autres
14
Ces deux concepts s’éloignent cependant de celui d’hégémonie .
puisqu’il ne prennent pas suffisamment en compte le fait que les États et les acteurs en
général demeurent libres et souverains, donc potentiellement résistants, de même qu’ils se
fondent en quelque sorte sur une auto-légitimation par la mise en avant de la puissance et de
la domination, et plus généralement par la crainte.
Dans le même registre, le concept de prédation doit être mentionné. Alors que l’hégémonie
s’appuie sur le consentement, la prédation correspond à une situation où un État plus
puissant que les autres cherche la maximisation de ses ressources politiques pour rechercher
des gains économiques unilatéraux susceptibles d’enrayer son déclin ou sa faiblesse
temporaire
15
La prédation a ainsi le double sens de l’accès unilatéral et préférentiel aux .
ressources des autres, ce qui la rapproche de l’impérialisme. Mais elle a aussi comme sens
celui de déséquilibre entre les gains liés à la prépondérance d’un acteur pour les autres
acteurs et les pertes qu’ils subissent en raison de la volonté de cet acteur prépondérant de
ralentir sa perte de puissance. La prédation peut donc être comprise comme un changement
de comportement de l’hégémon qui ne cherche plus que dans la force et le contrôle formel le
13
Charles P. KINDLEBERGER, The International Economic Order – Essays on Financial Crisis and International Public Goods, Brighton,
Harewester Wheatsheaf, 1988.
14
Voir sur ce point, une analyse originale des variantes sémantiques que l’on peut rencontrer lorsque l’on insiste plutôt sur la
question du contrôle géopolitique plus ou moins formel découlant de l’existence d’une forte hiérarchie au sein du système
international : John AGNEW, « American Hegemony into American Empire ? Lessons from the Invasion of Iraq », Antipode,
Vol. 35, n°5, 2003, pp. 871-885. D’une manière générale, le retour de la thématique de l’empire en économie politique
internationale est très marqué depuis le début des années 2000. Voir sur ce point, entre autres : Michael COX, «Still the
American Empire», Political Studies Review, vol. 5, n°1, 2007, pp. 1-10.
15
John A.C. CONYBEARE, Trade Wars: the Theory and Practice of International Commercial Rivalry, New York, Columbia University
Press, 1987. 7
maintien de son ordre international, alors que le compromis est l’essence de l’hégémonie. En
ce sens, elle se rapproche aussi de la notion d’empire, dans le recours à la seule domination,
mais en insistant cette fois sur la dimension stratégique de ce recours et non sur sa dimension
territoriale. Ainsi, l’hégémon peut parfois être assimilé à un joueur veto qui recherche avant
tout la protection de ses propres intérêts16
.
Dans le second cas, celui où il y un bon maître, nous pouvons choisir deux concepts proches
de l’hégémonie avec le même critère de distinction, à savoir le rôle de la domination dans la
formulation du concept. En considérant que la domination est le vecteur de mise en place de
l’ordre économique international, le concept d’économie internationalement dominante de
Perroux donne une image intéressante du rôle des États-Unis dans le monde
17
L’ÉID domine .
le reste du monde, non pas seulement dans son propre intérêt, mais dans le but «qu’il tourne
bien». C’est là toute la signification de l’emploi du concept de responsabilité de l’économie
dominante. On sort toutefois de l’hégémonie puisque seule la domination est primordiale.
Enfin, le second concept correspondant au cas du bon maître est celui de leadership, dont
Kindleberger est le plus farouche défenseur. Lake pense qu’hégémonie et leadership sont
deux manières de conceptualiser la mise en place d’un ordre international, mais qu’ils n’ont
pas la même fonction18
Le concept de leadership s’appuierait selon lui plus sur une vision .
économique du fonctionnement du système international, notamment par l’utilisation de la
problématique des biens publics internationaux. De même les objectifs assignés à l’un ou à
l’autre seraient différents. Le leadership aurait pour but la stabilisation du système
international, alors que l’hégémonie aurait pour fonction de permettre le libre-échange, et
plus généralement la mise en place d’un ordre économique international ouvert. Lake utilise
alors la distinction devenue classique entre leadership coercitif et leadership bienveillant, en
fonction du coût de la stabilisation que le leader doit supporter. C’est ainsi sur ce concept
que va reposer en grande partie la première approche de l’hégémonie dans les travaux d’ÉPI,
fondant alors un grand débat sur les manières de la théoriser.
II – L’hégémonie financière des États-Unis entre fonction stabilisatrice et projet politique
Les disparités concernant le sens du concept d’hégémonie se retrouvent dans la manière de
la théoriser. La logique d’ensemble de construction du concept mais aussi les objectifs
théoriques assignés à l’hégémonie changent selon les courants théoriques, ce qui peut
augurer des résultats fort différents. En effet, la manière de théoriser l’hégémonie change
selon plusieurs facteurs, notamment le rôle et le poids donnés aux différentes sources de
pouvoir, la nature du comportement de l’hégémon, mais aussi la forme et le contenu de
l’État. Mais, au-delà, le fait le plus important semble celui des nombreuses divergences de
fond. L’histoire récente du concept permet en effet de révéler l’existence de deux formes de
théorisation, qui partagent toutes un certain nombre de points communs mais qui s’appuient
toutes sur des visions radicalement différentes du monde, de la nature du pouvoir et de la
16
Voir par exemple : Robert FALKNER, «American Hegemony and the Global Environment», International Studies Review, vol. 7,
n°4, 2005, pp. 585-599.
17
François PERROUX, «L’Amérique et les responsabilités d’une Économie Internationalement Dominante», Économie Appliquée,
vol. 15, n°2, 1987, pp. 335-350.
18
David A. LAKE, « Leadership, Hegemony, and the International Economy: Naked Emperor or Tattered Monarch with
Potential? », International Studies Quarterly, vol. 37, n°2, 1993, pp. 459-489. 8
légitimité.
1 – L’hégémonie financière des États-Unis comme fonction stabilisatrice
Le néoréalisme demeure une reformulation du réalisme dont l’objectif plus ou moins affiché
fut de répondre aux critiques des autres grands paradigmes. Selon ce courant de pensée,
l’hégémonie «dénote la puissance de l’État dominant à l’intérieur d’une certaine constellation
diplomatique»
19
L’ontologie rationaliste de cette approche permet alors une analyse fondée .
sur trois hypothèses qui confèrent à l’État un rôle spécifique
20
La stabilité du système .
international dépend de l’absence de volonté de changement de la part des États. La volonté
de changement de l’État dépend d’un calcul coût/bénéfice anticipés. Le moyen utilisé pour
changer le système international sera une expansion territoriale, politique et économique,
jusqu’à ce que le coût marginal du changement soit égal aux bénéfices marginaux.
Le pouvoir étant de type relationnel dans cette perspective interétatique, ce sont
principalement les ressources tangibles et matérielles des États qui en déterminent
l’ampleur21
Le calcul des États fonde alors l’existence de l’hégémonie lorsque que la .
distribution du pouvoir est asymétrique. L’État ayant les capacités relatives les plus élevées
va favoriser l’émergence du consensus entre les États dans l’optique de faire partager les
coûts de la stabilité, alors que dans le même temps celui étant moins bien doté trouvera
avantage à suivre les plus puissants22
La stabilité du système international dépendant de .
l’interaction stratégique entre les États, on utilise alors massivement la théorie des jeux,
puisque celle-ci se résume à la résolution d’un problème d’action collective, avec l’existence
possible de passagers clandestins.
L’hégémonie est donc, dans cette perspective, une fonction fondée sur un calcul des États. Ils
doivent produire les biens publics, et l’hégémon sera celui dont la fonction est de produire
ou d’organiser la production des biens publics internationaux23
, en dépit du paradoxe lié à
des gains relatifs plus faibles pour lui
24
Ces postulats fondent alors souvent des analyses en .
19
Jean-François RIOUX, Éric KEENES, et Greg LÉGARÉ, «Le néo-réalisme ou la reformulation du paradigme hégémonique en
relations internationales», Études Internationales, vol. 19, n°1, 1988, p. 60. On notera la persistance de la confusion avec la notion
de domination.
20
Robert GILPIN, War and Change in World Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 1981. Robert GILPIN, The Political
Economy of International Relations, Princeton, Princeton University Press, 1987.
21
Ces ressources peuvent être de plusieurs types : puissance militaire, masse de la population du pays, poids et vigueur de son
économie, contrôle des grands marchés stratégiques, capacité de maîtrise technologique, et pour ce qui concerne la finance
internationale, accumulation de réserves de change et importance du système financier national, et bien sûr émission de la
devise clé.
22
Cette proposition n’est donc pas du tout en contradiction avec celle de Keohane et de l’institutionnalisme néolibéral, puisque
que dès lors que la distribution du pouvoir s’égalise au sein du système international, on peut fonder rationnellement la
coopération et la formation de régimes non hégémoniques, «après l’hégémonie».
23
Là encore, l’approche néoréaliste des régimes soutient la nécessité de l’existence de l’hégémon pour la mise en place d’un
régime, dès lors que le système international n’est pas bipolarisé. Dans les autres cas, l’offre de régime est inexistence. Voir sur
ce point : Andreas HASENCLEVER, Peter MAYER, Volker RITTBERGER, Theories of International Regimes, Cambridge, Cambridge
University Press, 1997.
24
Bruce CRONIN, «The Paradox of Hegemony: America’s Ambiguous Relationship with the United Nations», European Journal of
International Relations, vol. 7, n°1, 2001, pp. 103-130. 9
terme de leadership25
, ou l’existence de l’hégémonie permet l’émergence d’un ordre
économique international ouvert, seul capable de garantir la stabilité par la prospérité
économique26
,L’absence d’hégémonie est toutefois possible au sein du système international .
mais dans ce cas l’économie mondiale fonctionnera sur d’autres bases que le libre échange et
ne sera pas forcément stabilisée.
C’est ce lien entre hégémonie et stabilité qui permet de mettre en avant l’idée de l’existence
d’un cycle hégémonique d’une part, mais surtout celle d’un déclin inexorable de l’hégémonie
financière des États-Unis d’autre part. Les travaux vont en effet se nourrir d’une relecture de
l’histoire monétaire et financière mondiale à partir de l’hypothèse de stabilité hégémonique
émise par Kindleberger à propos de la grande crise des années trente. La variante la plus
intéressante à ce propos est celle proposée par Eichengreen, qui distingue trois dimensions
clés : la fourniture de liquidité et plus généralement l’existence d’une devise clé, la fonction
d’ajustement des balances de paiements, et enfin celle de prêteur en dernier ressort
27
,Or .
force est de constater que les États-Unis, concernant ces trois fonctions, font face à des
problèmes de plus en plus visibles et semble-t-il insurmontables à terme. Les auteurs vont
insister sur le fait que la dynamique de déficits macroéconomiques mondiaux engagée
depuis les années soixante pèse de plus en plus sur la capacité du dollar à demeurer la devise
clé du système monétaire international, de même que la recrudescence de crises financières
extrêmement contagieuses pousse à une redéfinition du cadre de régulation institutionnelle
(Nouvelle Architecture Financière Internationale) et en particulier à son élargissement au
sein d’une coalition d’États (le G20) dans lequel les États-Unis semblent avoir de moins en
moins de poids
28
Enfin, les pays d’Asie de l’Est, et en particulier la Chine, de par leur .
accumulation de réserves de change et leurs achats inconditionnels de titres du Trésor
américain, vont être assimilés à des fossoyeurs bienveillants de l’hégémonie financière des
États-Unis, en garantissant le maintien de l’ordre financier international actuel pour des
considérations stratégiques, ne sachant que faire de leurs balances dollars. Cela permet alors
de considérer que le futur hégémon (la Chine) en soutenant temporairement l’ancien (les
États-Unis) à son profit, ne fait que hâter le processus de déclin de ce dernier, tout comme
l’auraient fait les États-Unis avec la Grande-Bretagne au début du XXème siècle, mais selon
des modalités différentes.
Un paradoxe apparaît toutefois et révèle les difficultés de cette approche à rendre compte de
ce déclin de l’hégémonie financière des États-Unis. Comment expliquer que les principaux
bénéficiaires de cette situation demeurent encore aujourd’hui les États-Unis? Cette position
avantageuse, en particulier le rôle de devise clé du dollar, leur fait bénéficier d’avantages
tangibles et leur a pour le moment permis non seulement de financer sans difficultés
25
Voir par exemple un ouvrage développant cette perspective, avec une forte utilisation des méthodes empiriques et de la
théorie des jeux. Robert PAHRE, Leading Questions. How Hegemony Affects the International Political Economy, Ann Arbor, University
of Michigan Press, 1999.
26
On retrouve une analyse empirique très détaillée de cette proposition dans: Rafael REUVENY, William R. THOMPSON,
«Systemic Leadership and Trade Openness», International Interactions, vol. 29, n°2, 2003, pp. 83-110.
27
Barry EICHENGREEN, « Hegemonic Stability Theories of the International Monetary System », dans Jeffry A. FRIEDEN et
David A. LAKE, International Political Economy: Perspectives on Global Power and Wealth, Boston, Bedford/St. Martin's, 4th ed, 2000,
pp. 220-244.
28
Marc BEESON, Stephen BELL, « The G-20 and International Economic Governance: Hegemony, Collectivism, or Both ? »,
Global Governance, vol.15, 2009, pp. 67-86. 10
insurmontables leurs déficits, en leur garantissant des gains substantiels et surtout en
repoussant l’ajustement29
La notion de prédation est alors fort utile dans la mesure où elle .
rend bien compte de cette capacité des États-Unis à tirer plus de ressources de leur fonction
que n’en retirent les autres pays. Or, dans le même temps, l’instabilité financière est en
hausse et les crises sont de plus en plus violentes et contagieuses. La seule solution logique
dans ce cas serait alors de rompre le lien entre stabilité et hégémonie, ce qui reviendrait dès
lors à abandonner le cœur de cette approche qui fait de l’hégémonie une fonction
stabilisatrice, ou alors à distinguer deux types de stabilité, celle de l’ordre financier
international d’un côté, c’est-à-dire celle de la hiérarchie des acteurs, et celle du système
financier international de l’autre, c’est-à-dire celle de la conjoncture financière mondiale. Plus
prosaïquement, ce paradoxe remet en cause l’idée que l’hégémon remplit une fonction, ce qui
plaide plutôt en faveur de la deuxième grande approche sur la question, qui insiste sur le
contenu idéologique de l’hégémonie et le projet politique qu’elle véhicule.
2 – L’hégémonie financière américaine comme projet politique néolibéral
Gramsci fut l’un des fondateurs du concept originel d’hégémonie. Son approche s’appuya de
manière déterminante sur les travaux de Marx, même si on ne peut assimiler l’approche néogramscienne contemporaine à celle en termes d’économie-monde à la Wallerstein ou d’autres
approches se réclamant du marxisme. Au sens gramscien du terme, l’hégémonie s’appuie sur
un travail de médiation et de compromis entre les intérêts du groupe dominant et ceux des
groupes alliés et subordonnés. Le consensus qui en découle transcende les oppositions de
classe. Il est la base sur laquelle se construit une relation entre infrastructure et
superstructure, entre conditions matérielles d’existence et idéologie, ce que Gramsci appelle
le bloc historique.
Robert Cox a repris cette théorie dans de nombreux travaux30
L’hégémonie est alors .
assimilable à «la domination idéologique d’un groupe qui lui permet de s’assurer de la
légitimité et de l’autorité nécessaires pour gouverner en présentant sa propre vision du
monde comme le sens commun, la seule façon raisonnable d’envisager les choses»
31
C’est un .
projet porté par un groupe social capable, à travers la médiation de l’État le plus puissant, de
rendre inévitable, donc légitime, la formulation de politiques servant ses propres intérêts et
fondées sur des valeurs et des interprétations particulières du monde, au motif que ces
intérêts correspondent à l’intérêt général. Dans un ordre hégémonique, ces valeurs et ces
interprétations sont relativement stables et peu questionnées car la structure de sens est
basée sur une structure de pouvoir dans laquelle un État est prépondérant.
Les conséquences de ce type de théorisation de l’hégémonie sont alors multiples. D’une part,
l’hégémonie ne s’appuie pas uniquement sur les rapports de pouvoir entre les États. Le rôle
29
Voir à ce propos l’analyse de Carla Norrlöf qui montre, au-delà de la question traditionnelle du seigneuriage, à partir d’une
analyse fine de la balance des paiements américaine, que les gains pour les États-Unis sont disproportionnés depuis les trois
dernières décennies, du fait des ajustements liés à la valeur du dollar d’une part, et du différentiel de rendement des avoirs
américains à l’étranger par rapport aux avoirs des non-résidents aux États-Unis. Carla Norrlöf, « Strategic Debt », Canadian
Journal of Political Science, vol. 41, n°2, June 2008, pp. 411-435.
30
Robert W. COX et Timothy J. SINCLAIR, Approaches to World Order, Cambridge, Cambridge University Press, 1996.
31
Jean-François RIOUX, Éric KEENES, et Greg LÉGARÉ, ibid.11
des groupes sociaux est même primordial dans la formulation du compromis hégémonique,
même s’il passe par la médiation des États. D’autre part, l’hégémonie est forcément
transnationale, en ce sens qu’elle s’appuie précisément sur un groupe social qui se pense
d’abord comme un groupe transnational et dont les intérêts dépassent le seul cadre des
nations32
.L’hégémonie véhicule alors par définition le projet politique de ce groupe social .
Ainsi, l’hégémonie, dans cette perspective, «est une structure de valeurs et d’interprétations
sur la nature de l’ordre qui prévaut dans un système large d’États et d’entités non
étatiques»
33
De ce fait cette théorie de l’hégémonie renvoie à la fois à la prépondérance d’un .
État, mais aussi à celle d’un groupe. De surcroît, cette approche permet de prendre en
compte l’effet des projets contre hégémoniques, qu’ils soient portés par des États ou des
groupes sociaux. En particulier, en intégrant la notion de double mouvement introduite par
Karl Polanyi, les analystes envisageant l’hégémonie comme un projet politique piloté par un
groupe prépondérant introduisent les acteurs en résistance avec ce projet dans le cadre
analytique néo-gramscien, révélant par là même toute la difficulté que peut éprouver ce
groupe social à légitimer sa vision et son projet politique, mais aussi toute la plasticité et la
résilience de sa domination34
.
Appliqué à la structure financière, ce type de théorisation va alors mettre en avant d’une part
la congruence entre la communauté financière américaine et l’État fédéral américain, et
d’autre part le projet néolibéral porté par la première et mis en application par le second au
sein des institutions financières internationales comme le FMI, la Banque Mondiale, ou
l’OCDE depuis les années soixante-dix. L’hégémonie des États-Unis est alors forcément
financière dans la mesure où la classe sociale dominante actuelle est celle du capital financier
et plus généralement des rentiers. Le projet néolibéral, porté par les États les plus puissants
au sein des institutions internationales et piloté par les États-Unis
35
, s’appuie alors sur
l’idéologie de la libéralisation des flux de capitaux (externes et internes) et de
l’autorégulation des marchés financiers. Par exemple, s’appuyant sur l’échec des réformes de
l’architecture financière internationale à la fin des années quatre-vingt-dix, les tenants de
cette approche vont insister sur le fait que rien n’a remis en cause le principe de la
libéralisation et de l’ouverture financières, même dans les pays émergents où celle-ci eut des
effets dévastateurs
36
, et ce en dépit d’un vaste mouvement de contestation alter-mondialiste
en faveur d’un profond changement dans la dynamique et les règles de la finance mondiale,
mais aussi d’un vaste mouvement de réflexion engagé au sein même de la communauté
scientifique des économistes à cette époque.
32
William I. ROBINSON, «Gramsci and Globalisation: From Nation-State to Transnational Hegemony», Critical Review of
International Social and Political Philosophy, vol. 8, n°4, 2005, pp. 559-574.
33
Stephen GILL (dir.), Gramsci, Historical Materialism and International Relations, Cambridge, Cambridge University Press, 1993, p.
42.
34
Voir sur ce point: Vicki BIRCHFIELD, «Contesting the Hegemony of Market Ideology: Gramsci’s ‘Good Sense’ and Polanyi’s
‘Double Movement’», Review of International Political Economy, vol. 6, n°1, 1999, pp. 27-54. Beverly J. SILVER et Giovanni
ARRIGHI, « Polanyi’s “Double Movement”: The Belle Époques of British and U.S. Hegemony Compared», Politics & Society, vol.
31, n° 2, 2003, pp. 325-355.
35
Voir sur ce point: Peter GOWAN, The Global Gamble, London and New York, Verso, 1999.
36
Susanne SOEDERBERG, The Politics of the New International Financial Architecture. Reimposing Neoliberal Domination in the Global
South, Zed Books, 2005. 12
L’explication de cette permanence de l’hégémonie financière américaine va en particulier
s’appuyer sur deux phénomènes à la base du renouveau du pouvoir structurel du capital
financier37
D’abord, certains auteurs vont insister sur la consolidation d’une classe sociale .
capable de prendre à son compte une très large part de l’organisation hors marché de
l’activité humaine : celle des managers transnationaux. Selon Van Der Pijl, par exemple, le
projet hégémonique néolibéral est aussi de faire de cette classe des cadres le second pilier de
la socialisation capitaliste, en intégrant le national et l’international par l’intermédiaire de la
planification au sein de grandes firmes et surtout de grandes banques transnationales
38
, qui
contrôlent désormais une part majeure de la production, du commerce et de la finance, alors
que durant les trente glorieuses on avait confié ces activités aux États. Ce projet néolibéral ne
s’articulerait donc désormais plus seulement autour de l’idée qu’il faut confier au marché
l’ensemble de l’organisation des activités humaines, dans la mesure où est désormais confiée
à ce groupe une grande part d’activités nécessaires au fonctionnement du capitalisme et à la
reproduction du capital
39
.
Ensuite, à un second niveau, d’autres auteurs, comme Stephen Gill, expliquent que le projet
hégémonique néolibéral s’appuie depuis les années quatre-vingt sur la consolidation d’un
nouveau régime juridico-normatif mondial dont l’essence est la création, l’affirmation et
surtout la protection d’un nouveau sujet politique : l’investisseur. Ce « nouveau
constitutionnalisme »40
permet en effet l’affirmation au niveau mondial du capital
transnational, principalement américain, notamment par l’intermédiaire de la généralisation
d’accords de commerce qui reconnaissent l’égalité juridique entre les entreprises et les États,
par la transformation des politiques de concurrence et fiscales, et enfin par la transformation
de la gouvernance des entreprises. Sur ce dernier point, les auteurs vont insister sur le
développement d’un nouveau critère d’efficacité économique de l’entreprise (la création de
valeur pour l’actionnaire), et sur une nouvelle norme de rentabilité d’environ 15% exigée par
la figure emblématique de l’investisseur, à savoir le fonds de pension et plus généralement
l’investisseur institutionnel.
Cette théorisation de l’hégémonie financière américaine soulève ainsi la continuité du projet
hégémonique néolibéral depuis la fin de la seconde guerre mondiale, tout en introduisant les
nouveaux instruments à la disposition de la classe sociale dominante depuis la fin de la
guerre froide, qui renouvellent, consolident et étendent l’emprise de la communauté
financière américaine sur l’économie et la finance mondiales. Néanmoins, certaines critiques
37
Stephen R. GILL et David LAW, « Global Hegemony and the Structural Power of Capital», International Studies Quarterly, Vol.
33, No. 4., 1989, pp. 475-499.
38
Kees VAN DER PIJL, «Two Faces of the Transnational Cadre under Neo-Liberalism», Journal of International Relations and
Development, vol. 7, n°2, 2004, pp. 177-207.
39
La CNUCED publie régulièrement des classements des plus grandes firmes transnationales financières et non financières. Il
apparaît d’après ces classements que les FTN américaines sont de moins en moins représentées, même si elles sont encore près
du tiers des 50 premières dans le premier cas et des 100 premières dans le second. Voir: UNCTAD, World Investment Report,
United Nations, New York and Geneva, 2008. L’illusion statistique serait ainsi de conclure que les FTN américaines perdent du
poids dans la production transnationale puisque leur nombre dans ce classement a diminué de moitié en 40 ans. En fait, en
élargissant le spectre, on se rend compte que près de 40% des 750 premières firmes dans le monde sont américaines, et que la
moitié de celles-ci sont le leader sur leur marché. Voir : Olivier MEIER, Guillaume SCHIER, Entreprises multinationales, Paris,
Dunod, 2005, p.13.
40
Stephen GILL, «New Constitutionalism, Democratisation and Global Political Economy», Pacific Review, vol. 10, n°1, 1998, pp.
23-38. 13
ne manquent pas de relever les difficultés à rendre compte des effets et du rôle des idées
dans l’émergence et la reproduction de l’ordre financier international. Malgré le souci
permanent d’historiciser le concept d’hégémonie, les auteurs ont en effet beaucoup de mal à
rendre compte de la plasticité du contenu idéologique du discours de la classe dominante. En
particulier, la tentative de périodisation des blocs historiques est difficile car les périodes en
question semblent beaucoup trop larges pour qu’elles rendent fidèlement compte de
l’importance du rôle des idéologies dans le processus de légitimation de l’hégémon41
De .
plus, la mise en avant du néolibéralisme comme toile de fond du projet porté par la classe
dominante bute sur une difficulté empirique importante, à savoir la difficulté à rendre
compte du caractère exclusivement libéral et pro marché des politiques économiques de par
le monde. Chavagneux donne l’exemple de la révolution conservatrice initiée par le
gouvernement Reagan aux États-Unis, qui s’est aussi appuyée sur l’explosion des dépenses
publiques
42
Cela est d’autant plus problématique qu’en dernière analyse l’acteur le plus .
important semble rester l’État
43
Enfin, cette théorisation de l’hégémonie bute sur le problème .
de la nature de la légitimité de l’hégémon et du projet du groupe dominant
44
Plus .
particulièrement, ce type de théorisation de l’hégémonie présente une légitimation par
proclamation, auprès des groupes dominants et de leurs alliés, sans tenir compte de
l’ensembles des individus, et donc sans tenir compte de leur capacité à résister en pratique à
la domination du capital financier. Cela pose un problème important dans la mesure où nier
cette capacité de résistance reviendrait à renoncer à l’idée même d’hégémonie financière
américaine et à ne retenir que celle de domination du capital financier américain.
Au final, on a donc deux théories de l’hégémonie financière qui aboutissent à deux visions
assez différentes mais aussi contradictoires de sa trajectoire. Pour la première, les faits
observables montrent plutôt un déclin inexorable et concomitant à un changement de sa
nature, alors que pour la seconde, ceux-ci montrent plutôt son maintien dans des termes
renouvelés. Mais dans le même temps, il semblerait que ces conclusions s’appuient sur un
renoncement partiel soit du cœur de la théorie pour la première, soit du concept même
d’hégémonie pour la seconde. L’intérêt de la mise en avant des pratiques dans la
consolidation de l’hégémonie financière américaine est alors de lever ces deux écueils.
III – Le renouvellement du débat sur l’hégémonie financière américaine : le rôle des pratiques
Les travaux de Susan Strange avaient, sans forcément avoir de liens directs avec une forme
ou une autre de théorisation de l’hégémonie, soulevés les contradictions entre l’idée d’un
déclin des États-Unis et la réalité empirique observable d’une économie au dynamisme
renouvelé depuis les années quatre-vingt45
Ces travaux soulignaient surtout d’un côté .
41
Dans un registre différent mais tout aussi important, certains considèrent que l’utilisation des concepts gramsciens doit ellemême tenir compte du contexte historique dans lequel les travaux de Gramsci ont été élaborés. Randall D. GERMAIN, Michael
KENNY, «Engaging Gramsci: International Relations Theory and the New Gramscians», Review of International Studies, vol. 24,
n°1, 1998, pp. 3-21.
42
Voir sur ce point : Christian CHAVAGNEUX, Économie politique internationale, Paris, La Découverte, 2004, p. 92.
43
Robert COX, Production, Power and World Order: Social Forces in the Making of History, New York, Columbia University Press,
1987, p. 399.
44
Voir sur ce point : Leonard SEABROOKE, The Social Sources of Financial Power. Domestic Legitimacy and International Financial Orders,
Ithaca et Londres, Cornell University press, 2006, chap 1 et 2.
45
Susan STRANGE, «The Persistent Myth of Lost Hegemony», International Organization, vol. 41, n°4, 1987, pp. 551-574. 14
l’incohérence de l’approche interétatique qui voyait le déclin des États-Unis comme
inéluctable et les difficultés rencontrées par l’approche transnationaliste à penser le
changement dans l’hégémonie. Mais leur intérêt principal a été de favoriser la prise en
compte du pouvoir structurel dans l’étude de l’hégémonie américaine, c’est-à-dire celui de
faire faire à autrui ce que l’on veut soi-même. La dernière génération de travaux sur
l’hégémonie insistant tout particulièrement sur les pratiques des acteurs, il devient alors
possible de rendre compte des facteurs expliquant le renouveau du pouvoir structurel des
États-Unis dans la structure financière. Ces travaux renouvellent ainsi le débat sur le déclin
de l’hégémonie financière des États-Unis en insistant sur la transformation de ses microfondations institutionnelles.
1 – L’émergence d’un programme de recherche sur l’hégémonie par les pratiques
Aux côtés des deux grandes théorisations traditionnelles de l’hégémonie en ÉPI s’est
développé, durant les années quatre-vingt-dix, à partir des analyses constructivistes mais
aussi en partie des analyses critiques insatisfaites des deux visions précédentes
46
, un
ensemble assez disparate dont l’intérêt réside dans la mise en avant d’une autre forme de
légitimation et de pouvoir structurel: les pratiques au jour le jour des acteurs, qu’ils soient
étatiques ou non étatiques. Même si cette approche de l’hégémonie n’a pas encore été
formellement mise en avant dans des travaux qui pourraient faire référence47
, l’idée de base
de l’ensemble des auteurs que l’on peut resituer dans ce paradigme en formation est que
c’est par sa relation avec la société (celle qu’il chapeaute mais aussi celle des pays secondaires
dans l’ordre international) que l’hégémon est capable de générer et de maintenir le pouvoir
structurel qui fonde sa capacité d’action au niveau international
48
En ce sens, l’hégémonie .
peut se définir comme l’autorité d’un État qui lui permet, à partir de ses liens soutenus avec
la société qu’il chapeaute, de générer des valeurs et des pratiques légitimes qui renforcent au
niveau international sa capacité d’action envers les autres États mais aussi envers les acteurs
non étatiques en général.
Ce type d’analyse renverse alors les deux perspectives précédentes : d’un côté, même si l’on
tient compte de la politique interne de l’hégémon, comme on peut parfois le faire dans la
perspective interétatique, on insistera beaucoup plus sur les effets de cette politique dans le
processus de légitimation interne de l’État que sur sa capacité à générer des ressources
matérielles tangibles ; de l’autre, même si l’on tient compte de façon prépondérante du rôle
des idées dans le processus de construction et de consolidation du consensus international,
on insistera beaucoup plus sur l’effet de ces idées sur le comportement au jour le jour des
acteurs et pas seulement sur la vision du monde portée par des élites politiques, même si
46
Les travaux constructivistes sont aussi utilisés dans la première approche de l’hégémonie. On pense en particulier aux travaux
de John G. Ruggie sur le rôle des valeurs et du « libéralisme enchâssé ». Il n’en demeure pas moins que le constructivisme, dans
ce cas, renforce la vision stato-centrée de l’hégémonie. John G. RUGGIE, « International Regimes, Transactions, and Change:
Embedded Liberalism in Postwar Economic Order », op. cit..
47
On peut noter toutefois une première ébauche solide de la part de Leonard Seabrooke à propos de l’ordre financier
international : Leonard SEABROOKE, The Social Sources of Financial Power. Domestic Legitimacy and International Financial Orders, Ithaca
et Londres, Cornell University press, 2006.
48
On retrouve déjà cette idée, en des termes bien évidemment différents, dans des travaux assez anciens. Peter J.
KATZENSTEIN (Ed.), Between Power and Plenty. Foreign Economic Policies of Advanced Industrialized States, Madison, University of
Wisconsin Press, 1978. 15
dans un premier temps ce type d’analyse a été très souvent effectué
49
L’hégémonie est donc .
bien envisagée dans cette perspective comme un processus de légitimation, mais ce
processus est à double sens, à la fois par le haut, c’est-à-dire par l’intermédiaire des idées des
élites et des autorités politiques, et par le bas, c’est-à-dire par les pratiques au jour le jour des
acteurs50
.
Dans cette perspective, les États demeurent autonomes dans leurs choix politiques
fondamentaux51
Mais s’ils veulent augmenter leur capacité d’action, tant nationale .
qu’internationale, ils se doivent de coopérer avec les groupes sociaux, y compris les
dominés
52
L’hégémon est ainsi celui qui parvient le mieux, à travers ses politiques .
économiques nationales et internationales, à générer le consensus le plus solide auprès de sa
population. Ce type de coopération conflictuelle, que certains intitulent «autonomie
enchâssée»
53
, est alors à la base de la capacité d’action de l’hégémon54
Elle lui permet soit .
d’agir plus facilement au niveau international, soit d’amortir plus facilement les contraintes
liées au changement au niveau international. En particulier, par cette coopération
conflictuelle, l’hégémon a les moyens de consolider en permanence et même de renouveler
les compromis avec les groupes sociaux, tout en privilégiant ses propres objectifs. Au bout
du compte, chacun se perçoit comme gagnant dans l’accomplissement des politiques, alors
que dans le même temps celles–ci démultiplient les leviers d’actions de l’État par le biais du
comportement au jour le jour des acteurs, tant au niveau national qu’au niveau international.
Ainsi, ce type de théorie de l’hégémonie s’appuie sur une conception particulière du
pouvoir, de type infra-structurel
55
Ce ne sont plus seulement les capacités matérielles ou les .
idées véhiculées par les groupes dominants qui fondent le pouvoir structurel de l’hégémon,
mais la perception qu’ont les acteurs, que se soient des individus, des firmes ou des États,
dans leur activité au jour le jour, de leur capacité de survie, et le comportement qu’ils
adopteront en conséquence. L’hégémon, en ce sens, est celui dont la politique va dans le sens
des perceptions des acteurs, qu’il peut altérer, et dont le comportement sera in fine en
adéquation avec ses objectifs. Ce n’est donc plus dans la persuasion que réside le pouvoir
structurel de l’hégémon dans cette perspective, mais dans la perception du monde et des
possibilités d’action des acteurs.
49
Sur ce type de raisonnement voir par exemple la première analyse constructiviste de l’hégémonie : John IKENBERRY et
Charles A. KUPCHAN, «Socialization and Hegemonic Power», International Organization, vol. 44, n°3, 1990, pp. 283-315.
50
Pour un exemple intéressant de ce type d’analyse, voir: Qingxin K. WANG, «Hegemony and Socialisation of the Mass Public:
the Case of Postwar Japan’s Cooperation with the United States on China Policy», Review of International Studies, vol. 29, n°1
,2003, pp. 99-119.
51
Voir sur ce point l’étude empirique de Mosley, qui montre que la liberté de circulation du capital n’implique par forcément un
réalignement important des politique gouvernementales. Layna MOSLEY, « Room to Move: International Financial Markets and
National Welfare States », International Organization, vol. 54, n°4, autumn 2000, pp. 737-773.
52
John HOBSON, «The Historical Sociology of the State and the State of Historical Sociology in International Relations», Review
of International Political Economy, vol. 5, n°2, 1998, pp. 284-320.
53
Peter B. EVANS, Embedded Autonomy, Princeton, Princeton University Press, 1995.
54
Les auteurs analysent plutôt ce phénomène en termes de «capacité d’État». Voir: Anne M. KJÆR, Ole H. HANSEN, Jens P.F.
THOMSEN, « Conceptualizing State Capacity », University of Aarhus, DEMSTAR Research Report, n°6, April 2002. Disponible à
l’adresse: <http://www.ps.au.dk/mkj/OngoingProjects_Materiale/FORMAT Conceptualizing.pdf>. Voir aussi: Linda WEISS,
The Myth of the Powerless State, Ithaca et New York, Cornell University Press, 1998.
55
Cette conception du pouvoir découle des travaux de Michael Mann et des néo-wébériens. Voir entre autres: Michael MANN,
The Sources of Social Power. A History of Power from the Beginning to 1760 AD, Cambridge, Cambridge University Press, 1986. 16
Cette conception de l’hégémonie, encore en construction, a donc pour avantage de sortir
d’une vision instrumentale des idées, qui seraient en quelque sorte des objets aux mains des
États ou des groupes dominants leur permettant de mettre en avant leur propre vision du
monde
56
On sort alors de la légitimité par proclamation et on entre dans la légitimité par les .
pratiques. C’est ainsi dans la vie de tous les jours que se forment les consensus mais aussi les
contestations de l’ordre hégémonique, par les pratiques des agents économiques. D’un autre
côté, cette conception de l’hégémonie permet de maintenir la contingence, à la fois
historique, géographique, et cognitive, en analysant l’hégémonie comme un processus de
socialisation toujours en redéfinition et au résultat incertain.
Cela permet dès lors de revisiter l’hégémonie financière des États-Unis. Par exemple, les
institutions économiques internationales véhiculent des normes de comportement que les
États se doivent de respecter, dans une large mesure, tout comme elles introduisent des
cadres de pensée et d’action aux acteurs privés. De même, l’hégémonie des États-Unis
s’appuie sur la projection de modèles institutionnels issus des pratiques des acteurs en
interne. Ces modèles institutionnels façonnent à la fois les relations entre les États, puisque
les institutions internationales sont des espaces de socialisation qui délimitent leur champ
d’action possible, mais aussi le comportement des acteurs économiques au jour le jour,
puisque les normes qui émanent de ces institutions sont au moins partiellement
contraignantes et constituantes.
Ainsi, dans cette perspective, l’hégémonie est non seulement un système de relations de
pouvoir entre les États, mais aussi entre les États, principalement l’hégémon, et les acteurs
pris individuellement, y compris à l’étranger. De même, cette perspective met en avant
l’existence d’autorités politiques au niveau international, dont la légitimité découle de la
politique de l’hégémon mais qui n’ont pas forcément de liens formels et juridiques avec
celui-ci. Cela permet alors de renouveler le débat sur l’hégémonie financière des États-Unis
dans des termes novateurs, notamment en levant le voile sur plusieurs phénomènes clés des
dernières décennies.
2- Le contenu d’une hégémonie financière américaine renouvelée
La mise en avant des pratiques des acteurs dans la consolidation de l’hégémonie financière
américaine permet de faire sortir de l’ombre un certain nombre de phénomènes majeurs des
dernières décennies, que ni la première ni la seconde des approches ne mettent au cœur de
leurs analyses
57
: l’émergence d’une finance offshore, la socialisation de la finance de marché
et la projection d’autorités épistémiques américaines de la finance.
A un premier niveau, l’hégémonie financière américaine s’est renouvelée par l’intermédiaire
de la généralisation d’une pratique duale de la souveraineté économique et fiscale,
permettant l’établissement d’un double cadre juridique aux opérations économiques et
56
Voir sur ce point : Mark LAFFEY et Jutta WELDES, «Beyond Belief : Ideas and Symbolic Technologies in the Study of
International Relations», European Journal of International Relations, vol. 3, n°2, 1997, pp. 193-237.
57
Voir sur ce point : Grégory VANEL, « Les nouvelles figures de l’hégémonie américaine: Le rôle des pratiques dans la
consolidation de l’ordre économique globalisé », Études internationales, vol. 38, n°4, 2007, pp. 559-577. 17
financières internationales
58
Dès les années soixante, un cadre juridique offshore, c’est-à-dire .
fictif, s’est consolidé59
, grâce à de faibles contraintes réglementaires et prudentielles pour les
agents économiques, notamment les banques, et surtout par la possibilité d’établir une
résidence fiscale fictive. L’existence d’une finance offshore permit ainsi de lever en partie la
contradiction entre l’existence d’espaces politiques souverains fragmentés et l’accumulation
à une échelle mondiale dans de grands groupes économiques et financiers. Cet espace
juridique fictif a ainsi facilité l’expansion capitaliste en limitant d’une part les contraintes et
les règles contradictoires entre les espaces juridiques, et en opacifiant l’accès à l’information
pour les concurrents et les États. Son utilisation par les acteurs financiers s’est généralisée dès
les années quatre-vingt, à tel point que la finance offshore pèse depuis d’un poids majeur
dans la structure financière internationale : plus de la moitié des flux financiers mondiaux
transitent chaque année par les paradis fiscaux60
, alors que dans le même temps ils
représentent près du tiers de l’investissement direct à l’étranger des grandes firmes
transnationales.
Si l’on ne peut dire que la généralisation de la finance offshore s’explique exclusivement par
des décisions conscientes et sans contraintes de la part du gouvernement des États-Unis
61
, et
si l’on ne peut non plus affirmer que les États-Unis ont été les seuls à ré-initier ce mouvement
dans les années soixante, notamment du fait du rôle important joué par la Banque
d’Angleterre dans la création du marché des eurodollars
62
, force est néanmoins de constater
qu’ils ont joué un rôle décisif dans son essor. D’abord, fait généralement oublié, c’est par une
mesure réglementaire (l’Interest Equalization Tax) que le gouvernement fédéral américain a
incité les grandes banques américaines à s’établir à la City et à y avoir des activités dans le
marché des eurodollars dès 1963
63
Par la suite, avec l’épuisement du modèle d’accumulation .
fordiste dans les années soixante-dix, les grandes firmes, notamment américaines, ont vite
compris quels avantages elles auraient à avoir des activités offshores (accès au marché des
eurodollars, localisation des centres de profit par l’intermédiaire des prix de transfert, baisse
de la pression fiscale, pression sur les gouvernements pour « offshoriser » l’onshore). Les
professionnels de la filière du chiffre américains, notamment les grandes firmes d’audit et les
grands cabinets d’avocats, mais aussi les grandes banques américaines, ont alors suivi leurs
clientes dans ce mouvement, en leur proposant de plus en plus de produits intégrant les
avantages des centres offshores, et permettant ainsi d’accentuer le différentiel de rendement
des titres détenus par les résidents américains dans le reste monde. Au début des années
quatre-vingt, les États-Unis ont même cherché à recréer sur leur sol un centre offshore, avec
58
Ronen PALAN, The Offshore World. Sovereign Markets, Virtual Places, and Nomad Millionaires, Ithaca and London, Cornell
University Press, 2003.
59
Il n’a pas été créé durant cette période, puisque les premières fenêtres légales offshores datent de la fin du 19
ème
siècle, en
particulier de la décision de l’État du Delaware (à côté des États de New York et du Massachusetts) de plafonner l’impôt sur les
sociétés qui s’enregistrent dans sa juridiction.
60
Christian CHAVAGNEUX, Ronen PALAN, Les paradis fiscaux, Paris, La Découverte, 2006, p. 15.
61
Voir sur ce point : Robert T. KUDRLE, «Hegemony Strikes Out: The U.S. Global Role in Antitrust, Tax Evasion, and Illegal
Immigration», International Studies Perspectives, vol. 4, n°1, 2003, pp. 52-71.
62
Gary Burn, « The State, the City and the Euromarket », Review of International Political Economy, vol. 6, n°2, summer 1999, pp.
225-261.
63
La taxe excluait explicitement les prêts des filiales de banques américaines à l’étranger. Voir : Grégory Vanel, L’économie politique
de l’étalon dollar. Les États-Unis et le nouveau régime financier international, Thèse de Doctorat, Grenoble, 2005, p. 58. Les banques
américaines se sont ensuite rendu compte qu’elles auraient les mêmes avantages dans tous les territoires sous souveraineté
britannique, et ont ainsi implanté de nombreuses succursales dans des paradis fiscaux des caraïbes, plus utiles car sur le même
fuseau horaire que la place de New York. 18
la création d’une International Banking Facility, initiant alors un vaste mouvement
d’offshorisation de toutes les grandes places financières mondiales, notamment la place
japonaise.
En conséquence, à l’heure actuelle, tous les grands établissements financiers des pays
développés utilisent massivement la finance offshore dans leurs activités au jour le jour,
notamment les grandes banques internationales américaines pour leurs opérations sur les
marchés dérivés, mais aussi les hedge funds (dont près de 80% sont enregistrés aux Îles
Caïman) et les assureurs et réassureurs (le premier centre étant ici celui des Bermudes). Cette
pratique leur permet de maintenir un niveau de profitabilité très élevé, alors que dans le
même temps, la perception des chances de survie de la plupart des acteurs économiques qui
comptent de par le monde aurait été bien différente sans cette «offshorisation» croissante des
espaces économiques. Aussi, en dépit de la relative facilité avec laquelle il serait possible de
lutter contre ces pratiques (en interdisant notamment les flux de capitaux en provenance et à
destination de ces centres), on peut remarquer que depuis plus de trois décennies la plupart
des tentatives de régulation se sont heurtées à la grande frilosité des pays développés, ÉtatsUnis en tête
64
.
A un deuxième niveau, l’hégémonie financière américaine s’est renouvelée par la diffusion
des pratiques de la finance de marché auprès de la population. Cette diffusion a été le
résultat d’une politique financière tous azimuts dont l’objectif a d’abord été de faire
augmenter la concurrence au sein du secteur financier à partir des années soixante-dix, et
dont le résultat a été d’une part de faire rentrer la haute finance dans le quotidien des
ménages américains, d’autre part de renforcer la compétitivité et la capacité d’innovation des
acteurs de l’industrie financière américaine
65
, et enfin de renforcer l’attractivité du dollar. Au
moment même où la stagnation des revenus des ménages s’est confirmée alors que les
valeurs du consumérisme étaient toujours aussi prégnantes aux États-Unis, de nouvelles
possibilités ont été offertes par le biais de la financiarisation des activités économiques,
notamment en matière d’accès au crédit
66
ou de gestion de l’épargne retraite. Outre le vote de
la loi ERISA (Emplacement Retirement Income Security Act) en 1974, qui modifia de manière
très profonde la dynamique de gestion de l’épargne retraite des ménages en permettant la
constitution de grands et puissants fonds de pension publics et privés, l’élément le plus
important de la politique financière des États-Unis a été le renforcement de l’accès au crédit
par le biais de la généralisation de la titrisation, dès le début des années quatre-vingt
67
.
64
Même si la crise actuelle semble changer la donne sur ce point, rappelons que selon l’OCDE il n’y a plus aucun pays sur la
liste noire, que le vice Président des États-Unis n’est autre que l’ancien sénateur du Delaware, et que fait surprenant, les
dernières annonces lors du sommet du G20 ont rendu les places boursières occidentales euphoriques pendant quelques jours…
65
Leonard SEABROOKE, U.S. Power in International Finance. The Victory of Dividends, Basingstoke, Palgrave, 2001.
66
Voir sur ce point, concernant le crédit à la consommation des classes moyennes américaines : Johnna MONTGOMERIE, « The
Pursuit of (Past) Happiness? Middle-class Indebtedness and American Financialisation », New Political Economy, vol. 14, n°1,
2009, pp. 1-24.
67
On peut par exemple citer le vote du Community Reinvestment Act de 1977 ou encore celui du Secondary Mortgage Market
Enhancement Act de 1984, qui permirent le développement du crédit à la consommation par le biais de la collatéralisation des
actifs immobiliers. 19
Cette forme particulière d’État providence
68
, garant en quelque sorte de l’accès au crédit et à
la propriété pour les ménages les plus modestes par l’intermédiaire de grandes agences
parapubliques comme Fannie May ou Freddie Mac, s’est tout particulièrement renforcée
durant les 20 dernières années
69
, et a légitimé la financiarisation en dépit de la hausse
flagrante des inégalités70
Les travaux concernant la dynamique du crédit hypothécaire aux .
États-Unis font par exemple état d’un effet décisif sur l’attractivité et le statut du dollar de ce
boom immobilier
71
D’un côté, tiré par le crédit hypothécaire, il a engendré un mécanisme .
d’arbitrage international spontané des acteurs privés en faveur des titres libellés en dollar
(pour la plupart émis par les grandes agences de refinancement hypothécaire), notamment
du fait du différentiel de croissance qu’il a engendré avec les autres pays membres de
l’OCDE. De l’autre, ce boom a fortement incité les pays d’Asie de l’Est à choisir le dollar
comme monnaie d’ancrage, pour maintenir leurs surplus commerciaux vers les États-Unis
72
.
Ce faisant, le recyclage de ces surplus par l’achat de titres du Trésor américain a eu pour effet
induit de doper la croissance américaine en limitant à la fois les pressions inflationnistes et
les taux d’intérêts, accentuant ainsi le premier effet.
La financiarisation a donc offert aux acteurs privés disposant d’épargne dans les pays
développés des motifs de détention d’actifs aux États-Unis, alors que dans le même temps
elle a indirectement renforcé la volonté des pays à surplus d’épargne de recycler leurs
balances dollars en titres du Trésor et jusqu’à très récemment en titres des agences
parapubliques. Ce faisant, la capacité d’accès au crédit de la part de tous les agents
américains, y compris et même surtout de l’État, s’est trouvée exacerbée. Cela explique alors
le rôle pivot exercé par le marché des titres du Trésor américain, dont la profondeur et la
liquidité sont telles qu’il est devenu, au fil du temps, la clé de voûte de tout le système
financier international73
Les pratiques des acteurs, modifiées par la politique de l’État .
américain en faveur de la diffusion de la finance de marché, ont donc renforcé l’ordre
financier américain. Or, dans le même temps, la financiarisation de l’économie américaine a
aussi incité les acteurs à modifier leur perception des activités économiques, en recentrant
ceux-ci sur l’évaluation des risques. Les professionnels de la filière du chiffre américaine en
ont profité pour diffuser, par l’intermédiaire de nouveaux acteurs mondiaux, des normes
d’abord appliquées au sein des marchés financiers américains. Ce dernier point mérite
attention, car il est à la base du troisième phénomène au cœur du renouvellement de
l’hégémonie financière américaine.
En effet, à un troisième niveau, l’hégémonie financière américaine s’est renouvelée par
68
Paul JORION, Vers la fin du capitalisme américain ?, Paris, La Découverte, 2007, pp. 96-108.
69
Paul LANGLEY, The Everyday Life of Global Finance, Oxford, Oxford University Press, 2008.
70
Merove GIJSBERTS, « The Legitimation of Income Inequality in State-Ssocialist and Market Societies », Acta Sociologica, vol.
45, n° 4, December 2002, pp. 269-285.
71
Le fait que le système de financement de l’immobilier américain ait eu un impact majeur sur la dynamique du système
financier international a été tout à fait exceptionnel ces dernières décennies. Il ne faudrait donc pas en déduire ni la permanence
ni la reproduction dans d’autres pays. Voir sur ce point: Herman SCHWARTZ, « Housing, Global Finance, and American
Hegemony: Building Conservative Politics One Brick at a Time », Comparative European Politics, vol. 6, 2008, pp. 262-284.
72
Susan Strange distinguait les monnaies internationales spontanées (« top currencies ») car fortement demandées par les acteurs
économiques du fait de leur attractivité, des monnaies internationales négociées (« negotiated currencies »), car fondées sur les
politiques et les rapports de force entre États.
73
Gregory Vanel, op. cit. 20
l’intermédiaire de la projection internationale d’autorités américaines de la finance
74
Ces .
autorités sont des hybrides, dans la mesure où elles ont un statut privé alors qu’elles
remplissent une action relevant de l’intérêt général. En particulier, deux grandes agences de
notation financière américaines (Moody’s et Standard & Poor’s) ainsi que l’International
Accounting Standard Board sont parvenus à devenir des acteurs clés de la normalisation
financière internationale en favorisant la diffusion de normes clairement inspirées des
pratiques américaines et en diffusant ainsi le cadre conceptuel américain de l’activité
profitable. On parle à leur propos d’autorités épistémiques dans la mesure où elles
construisent des normes ayant pour objet la formation d’une connaissance économique et
financière qui sera perçue comme valide et qui n’incitera donc pas les acteurs économiques et
financiers à en rechercher une autre. En définissant l’étendue de l’information financière
légitime (en laquelle on peut avoir confiance) et factuelle (qui permet de se faire une idée de
la situation économique) de manière réticulaire, ces autorités épistémiques se sont
construites, comme le dit Sinclair, en un ensemble cohérent « d’institutions ayant une forme
spécifique d’autorité sociale parce qu’elles sont publiquement reconnues pour résoudre des
problèmes, et que dans la plupart des cas elles agissent comme des experts désintéressés […]
et qu’elles valident institutionnellement des normes et des pratiques »
75
.
Or, l’institutionnalisation de ces autorités de normalisation financière internationales n’aurait
pas été possible sans l’action décisive de l’État américain. Dans le cas de l’IASB76
, en charge
de la normalisation comptable internationale, le tournant a eu lieu durant les années quatrevingt-dix, lorsqu’elle s’allia avec l’Organisation Internationale des Commissions de Valeur,
sous la pression de Securities and Exchange Commission américaine et à la suite de plusieurs
sollicitations du Congrès, pour établir un jeu de normes comptables recommandables pour
les émissions et les cotations des firmes transnationales sur les marchés financiers
internationaux. Ce processus a ensuite été renforcé lorsque le normalisateur comptable
américain (le Federal Accounting Standard Board) et l’IASB décidèrent au début des années
2000 de faire converger leurs jeux de normes respectives. L’influence du normalisateur
américain, de la SEC et des grandes firmes d’audit y est ainsi telle que les normes proposées
sont particulièrement inspirées des normes et pratiques américaines. Dans le cas des agences
de notation financière, en charge de l’évaluation de la qualité des obligations émises, leur
emprise sur la finance mondiale s’est produite en trois temps : d’abord par leur incorporation
dans le droit américain, avec la création, dans les années soixante-dix, du statut NRSRO
(Nationally Recognized Statistical Rating Organizations), qui renforça le duopole de Moody’s et
Standard & Poor’s; ensuite, par l’activisme du gouvernement fédéral dans les années quatrevingt, qui signa de nombreux accords internationaux favorisant l’implantation de l’activité
74
Grégory Vanel, « La normalisation financière internationale face à l’émergence de nouvelles autorités épistémiques
américaines : le cas de la filière des chiffres », Revue de la régulation [En ligne], n°3/4, 2e semestre 2008, mis en ligne le 15
novembre 2008, Consulté le 06 mai 2009. URL : http://regulation.revues.org/index4443.html
75
Timothee SINCLAIR, The New Masters of Capital. American Bond rating Agencies and the Politics of Creditworthiness, Ithaca, Cornell
University Press, 2005, p. 441.
76
L’IASB est une organisation de droit privé qui a établi les normes dites IAS avant 2001 (International Accounting Standards) et
qui produit depuis un jeu de normes appelées IFRS (International Financial Reporting Standards) ainsi que des interprétations de ces
dernières. Le projet de l’IASB est d’harmoniser les normes comptables afin d’offrir une information standardisée,
prioritairement destinée aux investisseurs. Ses normes s’appliquent aux sociétés cotées, avec actuellement environ 65 pays qui
requièrent leur utilisation et une centaine en tout qui les autorisent (notamment l’Union européenne, l’Australie, la Russie et
même le Canada en 2011). L’IASB est localisée à Londres, mais est financée par l’International Accounting Standard Committee
Foundation, basée au Delaware. 21
de rating (notamment l’accord yen-dollar en 1984); enfin, lors de la réforme du ratio Cooke à
la fin des années quatre-vingt-dix, qui consacra leur expertise, puisque les banques peuvent
utiliser les notations émises par ces agences dans leurs calculs de ratio de solvabilité. Ces
normes véhiculent ainsi le cadre conceptuel américain de l’activité économique profitable
ainsi que la culture financière américaine. Ce ne sont pas de meilleures normes qui sont
introduites dans les pays du reste du monde, mais des normes qui correspondent aux
pratiques des acteurs américains, où l’entreprise y est vue comme un ensemble liquidable à
tout moment et où la valeur n’a de sens que pour l’actionnaire minoritaire.
Conclusion
Plusieurs éléments peuvent ressortir au terme de notre analyse de la théorisation de
l’hégémonie financière des États-Unis. Premièrement, l’hégémonie est un concept mou qui
demande à être précisé afin d’en saisir clairement le sens et les variantes. La première partie
de notre travail a ainsi eu pour objectif de lever les imprécisions et les ambiguïtés de la
définition du concept en donnant une large gamme d’instruments analytiques forts utiles et
connectés logiquement entre eux. Il en ressort qu’on ne peut limiter les analyses en terme
d’hégémonie à la seule domination économique, au risque d’en dénaturer la portée.
Deuxièmement, les théories de l’hégémonie sont multiples, et peuvent se regrouper dans
trois grandes catégories. Selon que l’on considère l’hégémonie comme une fonction
stabilisatrice, un projet politique, ou un ensemble de pratiques légitimes, on analysera la
formation et la pérennité de l’hégémonie financière des États-Unis d’une manière fort
différente. Or, la deuxième partie de cette contribution a souligné toutes les difficultés à ne
s’en tenir qu’à une théorie de l’hégémonie comme fonction stabilisatrice ou comme projet
politique, en particulier dans le domaine de la finance. Soit l’on va considérer le déclin
inéluctable en dépit des faits montrant pourtant la tendance inverse, soit l’on va avoir du mal
à ne pas adopter purement et simplement l’hypothèse d’une domination financière
américaine.
Aussi, les analyses de l’hégémonie à partir des pratiques des acteurs, certes encore
balbutiantes, permettraient de changer la nature de l’hégémonie financière américaine. Elles
fournissent en effet des arguments de nature économique à la question du cycle
hégémonique américain, au-delà des visions traditionnelles qui insistent surtout sur son
aspect négocié par le haut d’une part, et sont fortement orientées sur son déclin d’autre part.
En recentrant les analyses sur les pratiques des acteurs et leurs effets agrégés, on pourrait
montrer que le cycle se produit surtout dans l’hégémonie et que celle-ci s’appuie sur des
micro-institutions en perpétuelle reconstruction et légitimation.
Les trois dimensions identifiées dans la dernière partie de cette contribution laissent alors à
penser qu’il est difficile d’aborder l’hégémonie financière américaine en dehors des pratiques
des acteurs. L’intérêt de cette forme de théorisation de l’hégémonie serait alors triple. D’une
part, renouvellement ne signifiant pas consolidation, les analyses pourraient rendre compte
et donner sens aux contradictions et remises en causes de l’hégémonie, comme on le voit
actuellement avec la crise financière internationale. Comme l’hégémonie financière
américaine est tributaire des pratiques des acteurs, ceux-ci peuvent à tout moment, pour des 22
raisons qui leur sont propres, choisir de la contester en refusant d’adopter les pratiques
qu’elle sous-entend. D’autre part, parler d’une hégémonie financière américaine par les
pratiques permettrait de donner de l’importance à la contingence historique et d’éviter de
conclure trop rapidement soit à son déclin soit à son renforcement d’une part, et de penser
l’existence d’un cycle dans l’hégémonie d’autre part. Enfin, construire une théorie de
l’hégémonie financière par les pratiques aurait l’avantage de donner le dernier mot aux
arguments de nature économique dans la dynamique observée, alors que les deux autres
approches reposent in fine sur des arguments tirés de la science politique, qui laissent
finalement peu de place aux économistes et à leurs outils pourtant très pertinents. C’est donc
tout un programme qui est ici envisageable, mais il aurait le mérite de restaurer
avantageusement l’idée d’une hégémonie financière américaine.
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